Pépinières d’arabica : vers une plus grande professionnalisation

Pépinières d’arabica : vers une plus grande professionnalisation

26/12/2019
Merveille Saliboko
Merveille Saliboko
Communications Officer & Journalist in DR Congo

Fin 2016, j’étais parti à la rencontre des pépiniéristes produisant des plantules d’arabica sur les flancs du Mont Ruwenzori. Ici, Rikolto appuyait déjà certains d’entre eux. Trois ans plus tard, le groupe s’est agrandi et Rikolto s’emploie à ce que ces pépiniéristes atteignent une plus grande professionnalisation.

Masambo, collectivité-secteur de Ruwenzori, territoire de Beni, province du Nord-Kivu, dans l’Est de la République démocratique du Congo. Il est bientôt midi, ce mardi 19 novembre 2019. Dans la salle attenante au bureau de la localité, une quarantaine de personnes dont 4 femmes. Ce sont des pépiniéristes, réunis ici dans le cadre d’une visite d’échange d’expériences. L’activité s’inscrit dans la ligne du projet d’appui au secteur agricole au Nord-Kivu, PASA-NK, financé par le Fonds international pour le développement de l’agriculture, FIDA. Rikolto est lead de la filière café arabica.

D’entrée de jeu, Rafiki Ise Kalulu, expert en chaine de valeur café arabica au sein de l’antenne de Rikolto à Butembo, explique : « On apprend par expérience. Nous n’avons pas voulu organiser une formation théorique. » Concernant l’appui attendu par les pépiniéristes, il éclaircit : « Nous sommes là pour donner un appui aux pépiniéristes sur la voie de la professionnalisation. Ça sera un appui à la carte, pépiniériste par pépiniériste. Le tout, dans la logique du co-investissement. » Dans le cadre du co-investissement, Rikolto n’intervient pas comme un « donateur ». Le pépiniériste commercial investit des moyens, puis Rikolto vient l’appuyer avec des intrants et des équipements, au cas par cas. L’appui de Rikolto consiste aussi en la formation sur l’élaboration des business plans et tout ce qui s’y rapporte.

A la pépinière de Taramukya à Masambo

Les deux équipes sont constituées. Chacune va visiter deux pépinières dans les parages. Objectif : voir ce qui marche et qu’on peut aussi faire dans sa propre pépinière, et donner des conseils aux pépiniéristes visités pour améliorer leurs pratiques. Le principe du « learning by doing » est mis en route. Qu’importe le soleil de plomb, les gens sont enthousiastes. Je me joins à l’une de ces équipes.

Nous voici chez Kambale Taramukya. La pépinière est située dans la parcelle où il habite. Saleté dehors, autour du germoir. Les sachets ne sont pas correctement arrangés dans la pépinière. Ce qui, aux yeux des autres pépiniéristes, risque de donner des racines qui peuvent sécher au champ. Autre constat des pépiniéristes : pas de passage pour arroser.

J’attends alors une question : « A-t-il déjà été formé ? *» La formation dont on parle, c’est celle de Rikolto dans le cadre de ses différentes interventions dans la zone : d’abord dans le cadre de l’agroforesterie, puis les pépinières de café. Taramukya de répondre : *« Non. Je suis autodidacte. C’est mon premier germoir. » Sur place, ses pairs collègues lui donnent des recommandations. Comme aménager des plate-bandes, ne pas installer la pépinière sous un arbre. Un pépiniériste d’une cinquantaine d’années, casquette sur la tête, commente : « Si aujourd’hui, on peut faire tout ça, c’est que nous le faisons de nous-mêmes. Sans formation. Sans appui. » Au moment où on insiste sur la différence de qualité entre les plantules produites dans une pépinière sous l’ombre d’un arbre et celle sous ombrière (et donc recommandée), je quitte ce groupe pour aller rejoindre le second groupe, qui est à sa deuxième visite.

Jean-Baptiste Muhasa, 12 ans comme pépiniériste

Pour sa pépinière, Muhasa dispose de deux documents : l’un pour la planification et l’autre pour les ventes. « Je donne 10 mille shillings à l’ouvrier pour remplir 1000 sachets. Qu’il le fasse en une heure ou plusieurs jours », fait-il savoir. Et pour le marketing ? « Je le fais à la radio, à travers des communiqués. Je passe mon message dans les offices religieux », dit Jean-Baptiste, qui est également ancien président du conseil d’administration de la coopérative Kawa Kanzururu. Celui-ci affirme que ses clients viennent d’horizons divers. Parmi eux, des gens travaillant à la douane de Kasindi, affirme-t-il avec fierté. Des clients qu’il sensibilise collectivement ou individuellement.

Muhasa vient d’acheter 3 parcelles supplémentaires pour augmenter la capacité de production de sa pépinière. Il vient également d’acquérir 8 parcelles et demie pour y planter des bananiers. Des acquisitions réalisées grâce à la vente des plantules au cours de la saison en cours. « 20% des recettes, je les remets dans la pépinière pour les différentes activités. Une autre partie va dans l’élevage », s’enthousiasme-t-il.

Peu autonomes

Très peu de pépiniéristes sont autonomes. Nombreux ont la main tendue vers les ONG et autres « bienfaiteurs » en termes d’équipements, d’intrants, … « Je constate aussi un manque de créativité », souligne un autre. Sauf que les pépiniéristes, certains en tout cas, sont pétris de créativité. C’est comme Malegha Vakuyamba Jean-Baptiste. Ce diplômé d’Etat en agronomie fabrique lui-même les sachets, on serait tenté de le dire, suivant une technique particulière. Le rendu ressemble tellement aux sachets pour plantules que l’on vend dans les boutiques. Sauf que Malegha, lui, coupe carrément la partie inférieure pour laisser passer le trop plein d’eau directement au sol. *« J’achète les paquets des sachets verts à 7 mille shillings en Ouganda, les noirs c’est 8 mille. Je découpe la queue et les bras pour déplier. Puis, je plie en fonction du volume. Souvent, je plie trois fois. Puis je colle avec une chandelle *», explique-t-il en me montrant cela à l’aide d’un sachet vert. Avec un gros sachet vert qu’on trouve sur le marché, il est assuré de produire des sachets pour 18 plantules.

L’innovation ne vient pas que des pépiniéristes ayant un bagage intellectuel. Les parcours des innovateurs indiquent qu’ils ont peu étudié. A l’image de ce jeune pépiniériste rencontré à Ihunga. Kakule Mbafumoja n’a pas souvent les sachets noirs. Alors, il utilise les emballages des boissons fortement alcoolisées. Il les réutilise même ! « Les sachets, je les collecte dans le village quand les gens ont pris le contenu. J’aide mes clients à planter le café, ce qui me permet de n’enlever que la plantule et récupérer le sachet pour le réutiliser », explique-t-il. Mais il fait aussi usage des sachets noirs. « Je travaille le champ d’un caféiculteur et pour le paiement, je lui demande de m’amener des sachets noirs pour ma pépinière », dit-il.

La longue voie vers la professionnalisation

Les pépiniéristes ne devraient pas se limiter à être formés à la tenue d’une pépinière mais aussi avoir des notions sur la mise en place dans les champs. Car il y a une anecdote : « Certains planteurs achètent les plantules et les mettent dans les champs avec sachets. » Un conseil du pépiniériste aurait évité, dans cette situation, la catastrophe au champ. Ce n’est pas chaque planteur qui se fait accompagner par un agronome.

La gestion des commandes doit être au cœur de l’entreprise du pépiniériste. Il faut un contrat écrit entre le pépiniériste et son client. La signature engage les deux parties et sécurise le travail du pépiniériste . Une pépinière tenue par un professionnel doit être bien aménagée. Or, il a été constaté un manque criant d’aménagement des pépinières. Distance avec la voie d’accès, point d’eau, … les défis sont énormes. A Rugetsi, la pépinière de Thembo Kihyana Baraka fait figure d’exception. Elle est située sur une voie très fréquentée. « Pour le marketing, la place joue un rôle capital. Je suis sur une voie fréquentée, ce qui me facilite la tâche. Aussi, la qualité fait que les clients passent le message à d’autres », me dit Baraka, qui affirme faire sa vie grâce à sa pépinière. Ce pépiniériste, âgé de 30 ans, affirme avoir acheté une parcelle et construit une maison dedans grâce aux revenus issus de la vente des plantules. La plantule, il la vend au prix de 100 francs congolais.

Si Baraka « vend » ses plantules, ce n’est pas le cas pour tout le monde. Pépiniériste depuis 2008 à Ighaviro, Paluku Musombe Germain peut produire jusqu’à 20 mille plantules d’arabica par an. « Mes plantules vont à Ihunga, Kyatenga, Masambo », me dit-il. Mais il ne vend pas toute sa production. « Les gens d’ici n’achètent pas. Ils viennent voler les plantules la nuit », fait-il savoir, inquiet.

L’impératif d’un business plan

Un autre point, c’est le marketing. A ce sujet, pour certains pépiniéristes, le marketing se fait de bouche à oreille, par la voie des contacts des contacts. D’autres vont à l’église, un dernier va à la radio. Les pépiniéristes ont reconnu qu’ils ne font presque pas le marketing direct. « Il leur faut du B2B, le business to business, pour produire des plantules en fonction des commandes », avance-t-on dans l’assistance.

La conduite de la pépinière

De nombreux pépiniéristes manquent d’équipements. Certains n’ont jamais été formés. D’autres, même parmi ceux qui ont déjà été formés, n’ont pas de plan d’activités. Enfin, il faut en général l’appropriation de l’activité.

Très peu tiennent des documents de travail comme des outils techniques et de gestion. Aucun pépiniériste ne tient scrupuleusement ces documents. Même s’il ne tient pas tous les documents, Paluku Mutaghanza a fait forte impression auprès de ses pairs. Non pas parce qu’il est le seul à faire du bouturage, sous serre, mais parce qu’il note ses ventes depuis plusieurs années. Ce pépiniériste de Lume peut compter sur les services d’un ouvrier permanent. « Je vais lui acheter une parcelle, voilà l’entente. Mais, en attendant d’y arriver, j’accorde une prime de 30% de chaque vente à mon collaborateur », dit Mutaghanza entre deux allées de serre dans sa pépinière sous une fine pluie.

Malgré le bon point de Mutaghanza, le constat général est mitigé en ce qui concerne la gestion du personnel. Dans la zone, peu nombreux font appel à la main d’œuvre extérieure. Nombreux utilisent les membres de leurs familles, sans forcément les payer. « Il leur faut un plan de production et un business plan », analyse Rafiki, qui va les accompagner sur la voie de la professionnalisation.

Renouveler le verger

Grâce au PASA-NK, Rikolto a l’ambition d’atteindre le chiffre record de 13 millions de plantules produites et vendues au Nord-Kivu. Au bout de cinq ans. Des plantules produites par des pépiniéristes privés, considérant la pépinière comme une entreprise à part entière. Ces plantules seront vendues aux caféiculteurs. Objectif : renouveler le verger. Car les caféiers, autant que les caféiculteurs, sont vieux. C’est l’un des gages pour pérenniser la caféiculture, en produisant plus. Pour le bonheur des consommateurs du café gourmet et des futures générations de planteurs !