Co-investir dans l’avenir, une approche pour un développement durable

Co-investir dans l’avenir, une approche pour un développement durable

09/05/2019
Merveille Saliboko
Merveille Saliboko
Journalist in Congo

En République démocratique du Congo, Rikolto œuvre dans les filières porteuses. Notre méthode consiste en l’appui aux coopératives, via un co-investissement dans les outils permettant d’améliorer sensiblement la qualité des produits et ainsi de mieux les positionner sur le marché.

Rikolto œuvre dans l’Est de la République démocratique du Congo depuis une trentaine d’années. Pendant longtemps, nous avons appuyé les organisations paysannes dans une large gamme de programmes : plaidoyer, structuration d’organisations paysannes, routes de desserte agricole, points d’eau en milieu rural, activités de pêche et agriculture…

2013 : nouvelle stratégie

Puis vint 2013. Rikolto redéfinit sa stratégie dans les trois provinces où elle est présente. Dorénavant, elle veut amener les producteurs congolais vers le marché. Premières filières choisies pour cette nouvelle approche : le riz et le café arabica. L’accent est alors mis sur la qualité des productions afin de satisfaire les exigences du marché tant national qu’international. En effet, l’objectif pour la filière riz est de conquérir les marchés du riz de table de Bukavu au Sud-Kivu et ceux de Butembo et Beni au Nord-Kivu. Ces villes consomment majoritairement du riz importé d’Asie. Pour la filière café arabica, l’objectif fixé est de produire du café de qualité supérieure pour le marché international.

Après une longue période de sensibilisation et de préparation, les coopératives café sont mises en place par les caféiculteurs des territoires de Beni et Lubero au Nord-Kivu, Idjwi au Sud-Kivu, Mahagi et Djugu en Ituri. C’est ainsi que naissent la coopérative Kawa Kabuya dans les territoires de Lubero et Beni, la coopérative Kawa Kanzururu sur les flancs du mont Ruwenzori en territoire de Beni, la coopérative Kawa Maber présente dans les territoires de Djugu et Mahagi et la société coopérative des planteurs novateurs de café du Kivu sur l’île d’Idjwi.

Maitre-mot : qualité

Tout procède de ce mot : qualité ! La logique est simple : « L’agriculteur produit du riz de qualité, ce riz est décortiqué par une machine performante pour pouvoir concurrencer le riz importé, sans brisures. Puis se fait la vente groupée, à travers la coopérative, pour conquérir le marché du riz de table et ainsi bénéficier des dividendes du prix rémunérateur ». Pour mener ces opérations, les agriculteurs co-investissent avec nous, à hauteur de 50%, dans l’outil de transformation primaire : une mini-rizerie adaptée aux volumes produits. Dans la plaine de la Ruzizi, au Sud-Kivu, deux mini-rizeries ont ainsi été installées avec le co-investissement de la COOPABA et de l’ADPA.

Puis, comme la coopérative appartient à ses membres, les agriculteurs libèrent chacun au moins une part sociale chiffrée à 25 dollars américains : c’est le capital commercial. Étant donné que ce capital commercial ne suffit pas pour acheter tout le volume de la production, Rikolto met alors en relation coopératives agricoles et institutions de crédit nationales et internationales sur base de contrats de vente établis entre les coopératives et les acheteurs.

La même logique intervient dans la filière café arabica : «Chaque section d’une coopérative co-investit dans sa microstation de lavage, pourvue d’une dépulpeuse motorisée, un hangar de séchage et un dépôt pour le café parche. Le caféiculteur cueille sa cerise mure, l’amène à la microstation de lavage de café pour traitement. Ici, il reçoit le paiement pour la quantité de cerises bien mûres, livrées après triage. Après fermentation et séchage, le café parche est ensuite amené à l’usine pour sortir le précieux café vert estampillé K3, prêt à l’exportation ». À la fin de l’exercice annuel, si bénéfices il y a, cela permet de payer encore aux membres une ristourne, proportionnelle au volume livré, selon une clé de répartition des bénéfices propre à chaque coopérative.

Le rôle de Rikolto, en plus d’organiser la formation technique pour une transformation de qualité, la gestion transparente et la gouvernance démocratique, de co-investir dans un matériel approprié et de connecter les coopératives aux prêteurs, est aussi de faciliter les liens avec les acheteurs qui sont prêts à payer un prix rémunérateur pour les produits de qualité.

Pourquoi co-investir ?

Certainement que vous vous posez cette question. Permettez-moi de vous raconter une anecdote. « J’ai appris que vous exigez de la part des bénéficiaires de vos projets un paiement préalable à votre organisation avant de leur donner un appui », propos d’un ministre provincial tenus à l’endroit de notre directeur régional. Le ministre avait été mal renseigné. Il a fallu expliquer longuement au ministre que Rikolto ne fait pas payer ses interventions par les bénéficiaires, ni ne se rend coupable à des opérations retour, mais demande plutôt aux producteurs à investir d’abord dans leur propre entreprise avant de mobiliser une contrepartie sous forme d’appui externe.

« Alors pourquoi Rikolto ne finance pas à 100% ? », me demanderez-vous. La réponse peut paraitre philosophique : « Souvent, ce qu’on reçoit facilement, le bénéficiaire a tendance à ne pas s’en soucier ». Il faut se rendre compte, par exemple, que de nombreux programmes réalisés avec de généreux dons tombent dès que le programme prend fin. Comme si « ce que vous faites pour moi sans moi, vous le faites contre moi » !

Mais c’est avant tout une question d’appropriation. En y mettant du sien (en argent, mais aussi en temps), le coopérateur se sent co-propriétaire de son entreprise commune et il en suivra de près l’évolution pour se rassurer que son investissement lui rapporte quelque chose. En même temps il sent la force de la solidarité, en contribuant, ensemble avec ses pairs, à une entité économique dont, seul, il n’aurait pu que rêver. Le fait de s’y engager avec des centaines, voire des milliers d’autres petits agriculteurs et agricultrices, donne aux membres une force commerciale qu’aucune autre forme d’entreprise n’aurait pu lui conférer, et cela vaut bien un investissement personnel.

Sans oublier que la mise en commun de leurs moyens, donnant ainsi accès directement au marché mondial rémunérateur, contribue aussi au changement de la perception de l’agriculture familiale, d’une agriculture de subsistance en une agriculture professionnelle, qui nécessairement passe par des investissements par les acteurs de première ligne : les agriculteurs familiaux eux-mêmes.

Quant aux bailleurs de fonds qui mettent leurs moyens à la disposition de Rikolto, ils abandonnent progressivement cet air de paternalisme qui est inévitable dans toute relation basée sur un flux financier unidirectionnel (« la main qui donne est toujours au-dessus de celle qui reçoit »). Ils se transforment en vrais partenaires pour le développement durable, en offrant un levier de multiplication des efforts consentis en premier lieu par ceux-là même qui devront en assurer la viabilité et la pérennisation : les producteurs-coopérateurs.

Notre approche trouve des émules

On n’est donc plus dans la logique « projet », où on donne tout au bénéficiaire. Nous sommes dans la logique « business ». Ici, l’agriculteur investit dans son propre avenir. La même logique a été développée dans la mise en place des pépinières commerciales. Dans un premier temps, Rikolto a travaillé avec les organisations paysannes pour produire et vendre des plantules de café. Mais, à mi-chemin, le constat n’était pas reluisant : beaucoup de plantules produites, mais trop peu ou pas de vente du tout. Paradoxalement, les pépiniéristes privés produisaient et vendaient les plantules. Alors, nous nous sommes tournés vers eux. Et avons co-investi dans la production des plantules. Ces pépiniéristes enregistrent d’abord les commandes puis produisent les plantules selon les besoins, assurés du marché.

L’idée de co-investissement que nous mettons en place dans nos différents programmes a séduit les esprits. C’est en tout cas la logique adoptée par le projet d’appui au secteur agricole au Nord-Kivu, PASA NK, financé par le Fonds international pour le développement de l’agriculture, FIDA. Dans le cadre de ce projet, qui va démarrer bientôt, Rikolto est lead de la filière café arabica.

Le co-investissement revient également dans le Programme intégré de croissance agricole dans les Grands Lacs, PICAGL, financé par la Banque mondiale. Dans ce programme, Rikolto amènera les riziculteurs organisés du Sud-Kivu et du Tanganyika vers le marché pour impacter durablement leur vie. La Banque mondiale, elle, voit les proportions avec une nuance : selon le type d’activités, elle peut contribuer entre 50 et 90% du budget et les bénéficiaires contribuent la différence. Et pour cette institution de Bretton Woods, le co-investissement s’appelle «subventions à coûts partagés ».

Rikolto est dans la phase de préparation d’un programme d’appui aux coopératives de producteurs de cacaos fins. Notre approche se traduit facilement, pour cette nouvelle filière, en un co-investissement pour la construction de centres de fermentation et de séchage contrôlés. Les producteurs sont déjà entièrement prêts à s’y engager. Si vous êtes bailleur de fonds, et vous voulez co-investir dans l’avenir de la filière des cacaos fins congolais, en renforçant notre approche de partenariat vers l’autonomisation rapide des coopératives, la porte est grandement ouverte. Partant de la force des producteurs, ensemble nous allons gagner ce pari !