Carole, la secrétaire administrative et financière de Rikolto, est caféicultrice

Carole, la secrétaire administrative et financière de Rikolto, est caféicultrice

03/07/2019
Merveille Saliboko
Merveille Saliboko
Journalist in Congo

Mariée et mère de quatre enfants, Carole Malembe a intégré Rikolto en RDCongo le 7 avril 2014. Ici, elle s’occupe de l’administration et finances au sein de l’antenne du Nord-Kivu. Née le 3 mai 1981, Carole s’intéresse au café depuis qu’elle est chez Rikolto, une organisation qui structure les paysans congolais en coopératives notamment dans la filière café arabica. Entretien.

En quoi consiste votre travail chez Rikolto ?

Je suis secrétaire de l’administration et finances au niveau de l’antenne du Nord-Kivu. Je suis donc en charge de ce qui est administration dans le cadre du courrier, des ressources humaines, relations extérieures, gestion de l’administration financière, …

Qu’est-ce qui vous a motivé de faire aussi la culture du café arabica ?

Mon mari est un grand cultivateur de café arabica. Je n’étais pas motivée à faire la culture du café. Le déclic est venu quand j’ai commencé à travailler pour Rikolto en RDCongo. Avec Rikolto, j’ai vu l’importance de cette culture. Le mot « importance » est trop petit. Disons que j’ai vu combien c’est passionnant. Ce n’est pas seulement pour l’argent. C’est au-delà du bénéfice que l’on peut en tirer. Je veux devenir une grande femme caféicultrice, faisant du café de spécialité. Depuis que je suis chez Rikolto, j’ai 13 tiges de café dans ma parcelle. J’ai énormément appris chez Rikolto comment traiter le café. Je fais un traitement de qualité. Depuis deux ans, j’ai aussi un très grand champ de deux hectares du côté de Bulambo, en territoire de Beni. Bientôt, je vais commencer à produire suffisamment de café. Le café que je produis déjà dans ma parcelle, je le vends à Léopold, l’un de mes collègues qui fait déjà la torréfaction.

Quelle quantité produisez-vous avec 13 tiges de café ?

J’arrive à produire dix à quinze kilogrammes de café parche.

On peut donc dire que c’est grâce au fait que Rikolto œuvre dans cette filière ?

Oui. C’est à partir de cela. Quand tu vois ce que Rikolto fait dans la filière café, tu te diras aussi : je vais faire du café. L’accompagnement de Rikolto a un impact sur de nombreuses femmes caféicultrices. Le café a longtemps été négligé alors que ça ne devrait pas l’être. Beaucoup de gens à Butembo et dans la région se sont enrichis grâce au café. Si de nombreuses femmes peuvent s’y impliquer, l’avenir de notre région sera florissant. Car le café permet une planification à long terme. Tu commences avec quelques tiges de café et dans dix, vingt ans, tu en auras des milliers.

Envisagez-vous aussi de faire la riziculture ? Ou, comme Rikolto, de vous positionner aussi sur le secteur cacao ?

J’envisage de faire beaucoup de choses dans l’agriculture. À l’époque, VECO avait comme Baseline « les paysans sont gagnants ». Et si nous allons dans le cadre social, l’agriculteur a une position centrale. Une position qui doit faire de lui quelqu’un de gagnant. Si tu as le café, le riz, la banane, le haricot, le maïs, qu’est-ce que tu vas demander d’autre ? Si Dieu me prête vie, dans l’avenir, je vais faire un peu de tout, même le cacao ! Je vais être une grande paysanne.

Comment voyez-vous votre avenir ?

Je crois fermement en la caféiculture. Et je prie énormément pour que la situation politique de notre pays puisse s’améliorer. Autant que la sécurité. Je me vois, dans l’avenir avec beaucoup de sacs de café, du riz à foison, des bananes, du cacao, des gros sacs de maïs.

Votre mari vous a-t-il aidé à vous lancer dans la caféiculture ?

Il est caféiculteur. Son père l’est. Son grand-père aussi.

Vos enfants envisagent-ils de marcher sur vos pas dans la filière café ?

Les enfants deviendront ce qu’ils veulent mais ils feront du café. Je tiens à le leur inculquer. Si j’ai un enfant architecte, il faut qu’il soit aussi paysan, tu es médecin et paysan. Être paysan doit être inscrit dans leur ADN. Vous savez que de nombreuses entreprises au monde sont l’œuvre de certaines familles ? Des entreprises créées par des arrière-grands-parents et qui sont gérés par les descendants.

Quels sont les principaux défis auxquels vous faites face comme caféicultrice ?

J’ai fait mon champ de Bulambo en 2015 mais je n’ai jamais eu la chance d’y aller à cause de l’insécurité. Je pense que la plupart des gens ont du café et des opportunités mais l’insécurité est un frein. Je me rappelle quand j’ai fait un tour dans cette chefferie des Bashu, il y a vraiment du café. Beaucoup de café qui, malheureusement, pourrit dans les champs. S’il y a la sécurité, je pense qu’il y aura beaucoup de femmes comme moi qui vont se lancer dans la filière. Et j’en ai déjà influencé beaucoup.

Est-ce facile pour une femme de bureau comme vous de faire la culture du café ?

Ça fait partie des défis. Parce que, si je dois être une grande paysanne, il faut que je laisse le travail de bureau pour me consacrer exclusivement à ma famille et aux champs. Mais cela apporte un autre lot de défis. Car il faut pouvoir vivre. Or, je disais tantôt que l’insécurité règne dans les campagnes et il y a encore des problèmes politiques et structurels au pays. Il faut que j’aie suffisamment de ressources pour me consacrer aux champs. Parce que le café, je ne le fais pas avec mes deux mains. Il faut que j’aie quelqu’un pour m’aider. Comme c’est le cas présentement avec le café que je produis à la maison. Seulement, je me dois de lui dire « voici comment nous allons traiter le café cette saison ». C’est moi qui viens et qui dis à la personne qui m’aide le mode de traitement. J’aimerais bien pouvoir le faire avec mes mains. En attendant, je dois venir au bureau.

Qu’est-ce qui, selon vous, peut attirer d’autres personnes, jeunes filles notamment, dans la filière café arabica ?

Ce que je peux conseiller aux filles ? Sérieusement, je pense que, à part le défi d’accès à la terre pour planter suffisamment de café, si une jeune fille peut planter dix, vingt plants de café chez elle à la maison, ce serait un bon début. Le café, c’est l’avenir, c’est l’or vert. Il y a des associations de femmes qui sont dans le café, dans le cacao. J’encourage les jeunes filles à s’approcher par exemple de l’IFCCA (initiative des femmes dans le café et le cacao). Les filles peuvent aussi travailler pour ceux qui sont déjà dans le secteur. Pendant les vacances par exemple. Ça peut être un montant minime mais au moins, l’enfant saura que pour gagner cinq ou dix dollars, il faut travailler.

Aujourd’hui, les cours du café sont très bas à la bourse de New York, cela vous inquiète pour l’avenir du café ?

Oui c’est inquiétant. Dans un sens. Présentement, c’est inquiétant. Mais malgré cela, je dois encourager les gens à faire du bon café, du café de spécialité. Car la qualité se vend. Encore que la bourse bouge aussi. Le matin, c’est bas, le soir, ça remonte. Peu importe le cours de la bourse, le stock du bon café va se vendre à bon prix.

La qualité est donc un paramètre-clé pour tirer son épingle du jeu ?

Si tu prends une boite de Nescafé, qui n’est pas du très bon café, on a un certain prix. Un prix élevé par rapport au café emballé dans un sachet par exemple. Même au niveau de la boutique locale, on a différents prix, compte tenu de la qualité intrinsèque du café. Un agriculteur affamé ou dont l’enfant est malade, il peut être tenté de vendre des cerises non-mures. Alors que celui qui recherche la qualité va attendre d’avoir des cerises bien rouges. Une autre personne va peut-être utiliser de l’eau sale qui va dégrader la qualité de son café. Ou une autre va mal sauvegarder son café qui va du coup prendre de la moisissure. Le prix payé dépend du soin que l’agriculteur consacre à son café tant dans le champ que lors du traitement.

Quels sont les avantages actuels que vous tirez du café ?

Le premier avantage est que je bois du très bon café, du café de spécialité chez moi à la maison. Je peux aussi vendre à mon collègue et je gagne quelque chose. Ce n’est pas encore beaucoup mais ça me permet de voir qu’avec un grand champ, je peux en faire un business à long terme.

Envisagez-vous également d’être dans la torréfaction du café ?

Le temps est un autre défi. Et puis, il faut avoir du matériel. Mais j’y pense. Mais, dans un premier temps, je vais adhérer à une coopérative qui œuvre dans le rayon de mon grand champ.

Quels sont les principaux obstacles dans la filière café ?

Il y a des moments où la saison n’est pas bonne. Ce sont des moments où les cerises sont vraiment moches et je ne veux pas les voir. Je voudrais aussi que des gens viennent voir mon café, des gens qui en ont de l’expérience pour m’aider à ouvrir mon esprit pour voir plus grand. Je ne voudrais pas me limiter à mon café, à ma seule perception du secteur. Il y a aussi, quelques temps, des problèmes de fertilité.

Comment y faites-vous face ?

La façon dont vous entretenez le sol indique la production. Pour la fertilité du sol, nous utilisons de l’engrais biologique. C’est notamment des déchets de café lors du dépulpage. La première fois que j’ai utilisé ces déchets dans mon potager, j’étais vraiment aux anges vu les résultats lors de la production.