Coup de projecteur sur la riziculture dans la plaine de la Ruzizi

Coup de projecteur sur la riziculture dans la plaine de la Ruzizi

27/05/2019
Merveille Saliboko
Merveille Saliboko
Journalist in Congo

Dans la plaine de la Ruzizi, au Sud-Kivu, dans l’Est de la République démocratique du Congo, pousse un riz aromatique. Ce riz est cultivé sur de petites surfaces, de façon complètement biologi¬que. Dans cette vaste zone rizicole, Rikolto a co-investi avec les riziculteurs organisés en des coopératives. L’objectif, c’est de conquérir le marché du riz de table de Bukavu, le chef-lieu de la province du Sud-Kivu. Notre consultant en communication vous amène à la rencontre des riziculteurs de la plaine de la Ruzizi.

Sur place, dans la province du Sud-Kivu, l’as¬saut final n’est pas encore donné à travers les entreprises distribuant le riz en gros en ville de Bukavu. Cependant, de nombreux acheteurs apprécient déjà ce riz made in Congo. Enseignants, agents de l’Etat, … ils sont déjà nombreux à goûter aux délices du riz de la plaine de la Ruzizi.

ADPA, moteur de développement de Luvungi

Mulogoto Yunga Élysée est président du comité des sages en groupement d’Itara-Luvungi, territoire d’Uvira. « Avant, il n’y avait pas d’entrepôt de stockage. Pas d’usine. Tu produis 5 tonnes de paddy mais tu ne sais pas quoi en faire », se rappelle-t-il. D’autres cultures n’étaient pas non plus la panacée pour les agriculteurs familiaux de la région. Le manioc a été décimé par la mosaïque, le maïs a subi les attaques des insectes ravageurs. Puis, Rikolto a lancé son programme riz dans la plaine. « Aujourd’hui, nous disposons d’une mini-rizerie. Nous avons un entrepôt. Nous y entreposons le riz en attendant un prix rémunérateur. Les riziculteurs peuvent rêver des jours meilleurs grâce à la coopérative. Les gens viennent de Bukavu pour chercher le riz », s’enthousiasme-t-il dans un entretien au bureau de la coopérative.

Kasigwa Mzee Rota est le chef de la mini-rizerie de la coopérative ADPA. Riziculteur depuis trente ans, Rota affirme récolter 60 sacs de paddy par saison sur une superficie de 2 hectares. Il est membre de ADPA depuis 2003. « Depuis que je suis membre de ADPA et que j’ai bénéficié des formations sur les bonnes pratiques culturales, ma production a doublé. Mes enfants vont à l’école, nous mangeons sainement. Grace à la culture du riz, j’ai acheté 3 chèvres, 2 vaches et 6 poules. J’ai aussi construit une maison en 2011 », détaille-t-il. Dépôt, séchoirs, décortiqueuse, … La mini-rizerie tourne à plein régime. « Les membres et les non-membres entreposent leurs productions ici. Les membres ont un prix préférentiel pour la décortiqueuse. Le prix pour décortiquer un kilogramme de paddy c’est 30 Francs Congolais pour un non-membre alors qu’il est de 25 Francs Congolais pour le membre. L’entreposage est gratuit pour tout le monde, membre ou pas. Ce qui permet de réduire les coûts de transport qu’induirait la commande de paddy chez les particuliers dans le cadre des livraisons à la BRALIMA (Brasseries, limonaderies, malteries, une entreprise brassicole filiale de Heineken au Congo, NDLR) », explique Rota. Selon lui, le pic pour l’usinage se situe à 4 tonnes par jour.

« Grace au riz, j’ai acheté des vaches »

Balishwa Rubangiza est membre du conseil d’administration de la coopérative ADPA. Né en 1959, il est riziculteur depuis 1983. Balishwa est l’un des membres fondateurs de l’association devenue coopérative ADPA. Il est surtout père d’une famille nombreuse : 23 enfants au total. « Grace au riz, j’ai acheté des vaches (j’en ai 18 aujourd’hui), j’ai construit une maison en briques cuites, les enfants vont à l’école. Certains ont déjà fini les études et se cherchent la vie dans divers secteurs, d’autres sont encore sur le banc de l’école. La cadette est en troisième année aujourd’hui », dit-il fièrement.

Rubangiza raconte avoir produit, lors de la saison A de 2017, 750 kilogrammes de riz blanc sur un hectare à Rurambira-Bwegera. « 500 kilos sont partis à la coopérative pour vente groupée. 200 kilos ont été vendus au marché local et les 50 kilogrammes restants ont servi à la consommation familiale. À la BRALIMA, on vend le sac de 50 kg à 37 dollars mais à crédit, qui fait parfois deux mois. Sur le marché local, des marchands venant du Rwanda paient 52 mille francs congolais (32 dollars et demi). C’est moins cher mais c’est cash ! », tient-il à souligner.

La riziculture, avance Balishwa, peut aller de l’avant si les riziculteurs reçoivent des crédits financiers. « En 2016, la coopérative d’épargne et de crédit, COOPEC Kalundu avait octroyé du crédit aux membres de ADPA : pas plus de 150 dollars par personne. Le crédit était de 7 mois et couvrait la période allant du semis à la commercialisation. Et pour 100 dollars, le riziculteur donnait 14 dollars d’intérêts. J’avais pris un crédit de 150 dollars. Comme tous les membres de ADPA, j’avais remboursé. Mais des non-membres n’avaient pas remboursé. La COOPEC Kalundu n’a plus donné le crédit. J’ai alors mis en location une partie de mon champ, un hectare et demi pour ne m’occuper que d’un hectare », raconte-t-il.

« La mini-rizerie sort un riz de qualité supérieure »

Rizicultrice à Rurambira-Bwegera depuis 5 ans, Mapendo Faida, mère de 12 enfants, fustige le manque de crédit. Ce qui, selon elle, ne permet pas d’atteindre les objectifs de production fixés. « Mon voisin, en 2018, a produit 5 sacs et sa production a été volée. Heureusement que ma production était à l’abri, dans l’entrepôt de notre coopérative. On se bat pour sécher car l’espace pour sécher est petit. C’est pourquoi il faut se faire enregistrer d’avance pour espérer faire sécher son paddy dans les délais », me dit-elle avant de m’amener voir les « enregistrements » d’autres riziculteurs. Sur une surface cimentée, de nombreuses mentions par terre délimitent les aires de séchage par riziculteur.

Et l’entrepôt de la coopérative ne désemplit pas. Kininga Kindaruwa, 35 ans, est riziculteur depuis 6 ans et a, à lui seul, 55 sacs de paddy ici. « Quelques fois, ADPA achète mon riz. Quand tout marche, c’est le sourire assuré car on est sûr que l’argent sera au rendez-vous. Je voudrais adhérer à la coopérative. Cette coopérative offre beaucoup d’avantages. En plus d’un entrepôt sécurisé, la mini-rizerie sort un riz de qualité supérieure. Pas de brisures, pas de cailloux. Le rendement à l’usinage est élevé. Dès que le riz sort de la rizerie, je mets une partie dans la casserole pour consommation immédiate », s’enthousiasme-t-il.

À Sange, la COOPABA est la force des riziculteurs

Mushale Kahagwe est membre de la COOPABA depuis 4 ans. Riziculteur depuis 8 ans, il cultive un hectare à Rukaramo et à Rutanga. Souvent, sa récolte se chiffre à 2 tonnes de paddy sur un hectare et si toutes les conditions météo sont au rendez-vous, sa récolte peut aller jusqu’à 3 tonnes. « Avant d’adhérer à la coopérative, c’était très difficile pour nous paysans de gagner notre vie. Il nous a fallu songer à la vente groupée afin d’être un peu plus fort sur le marché. En effet, les intermédiaires venaient avec des balances truquées et très souvent 2 sacs ne valaient qu’un seul. C’était du vol pur et simple. L’union fait la force. Dans ce sens, les gens sont plus conscients maintenant et nous sommes dorénavant mieux organisés », avance-t-il.

Les agents de la COOPABA finissent de faire entrer les dernières quantités de paddy qui étaient dehors sur l’aire de séchage. La pluie tombe à verse. Blotti dans un coin de cette grande bâtisse qui sert d’entrepôt et qui abrite la mini-rizerie, je pose une question à mon interlocuteur :* « Qu’est-ce qui a changé dans votre vie depuis l’adhésion à la COOPABA ? »* « Je connais les techniques culturales. Je produis en quantité et, avec les revenus de mes ventes de riz, j’ai ouvert une boucherie pour diversifier mes sources de revenus. J’ai aussi acquis deux vaches pour m’aider dans les travaux de préparation du champ. J’ai également deux vaches laitières et un point de charge téléphone. Les enfants sont scolarisés », égraine Kahagwe, 49 ans, père de 8 enfants.

« Les gens apprécient beaucoup notre riz »

« Vous savez, poursuit-il, les gens apprécient beaucoup notre riz. Ils viennent de Sange, Uvira et même Goma pour s’approvisionner en riz blanc ici. Les enseignants des écoles environnant notre bureau s’approvisionnent chez nous. » Concernant les prix, Kahagwe explique : « A l’époque des intermédiaires, on vendait le sac de 50 kilogrammes à 30 mille francs congolais. Aujourd’hui, grâce à la COOPABA, nous obtenons le prix de 58 mille francs congolais. Les prix varient en fonction de l’offre et de la demande. Sous haute saison, par exemple, le prix du paddy est rabattu à 50 mille francs à cause de la surproduction caractéristique dans la région ».

Dans le chapitre des difficultés, Kahagwe pointe :* « La gestion de l’eau est un casse-tête. Il faut un barrage, je crois. Aussi, l’entrepôt est minime par rapport aux productions. Et notre aire de séchage est petite par rapport aux besoins. Nous manquons cruellement de crédit pour démarrer les campagnes de production de riz »*. Comment entrevoit-il son avenir ? « Prochainement, je voudrais construire une maison plus spacieuse pour ma famille nombreuse », émet-il comme vœu. La pluie vient de cesser : direction Uvira.

COOPAMAK, la fierté de Kilomoni

À Uvira, chef-lieu du territoire du même nom, dans la province du Sud-Kivu, je rends visite aux membres de COOPAMAK, la coopérative agricole Mashaka de Kilomoni. 200 personnes se réclament de cette coopérative qui, officiellement, compte 49 membres effectifs. Depuis 2015, Lubunga Musafiri en est le président. Riziculteur depuis 21 ans, Lubunga est père de 11 enfants. La superficie totale de son champ est de 2 hectares mais seul un hectare est utilisé pour la riziculture. Rendement à l’hectare : 3 tonnes. « Après récolte, nous stockons nos productions dans l’entrepôt. Puis nous allons tâter la situation du marché afin d’orienter nos membres vers les prix les plus rémunérateurs. Dans ce sens, on vend sur place si les conditions le permettent et, quelquefois, nous allons vendre au Burundi. Si c’est du paddy, nous vendons à 43 dollars pour 100 kilogrammes. Si c’est du riz blanc, c’est 50 dollars pour 100 kilogrammes. Quand nous vendons au Burundi, nous y amenons le paddy. Et si le riz blanc a la cote pour un bon prix sur le marché burundais, on le décortique là-bas au Burundi et on empoche l’argent. Ce qui compte pour nous, c’est le prix rémunérateur qu’il soit au Congo ou ailleurs », explique-t-il, fier de son élevage de 4 vaches tiré de la riziculture.

Seul le prix rémunérateur compte

Uvira c’est en face de Bujumbura, capitale du Burundi, de l’autre côté du lac Tanganyika. Les riziculteurs de COPAMAK sont nombreux à vendre leurs productions au Burundi. Père de 5 enfants, Mahimba Jean de Dieu dispose d’un demi-hectare à Kilomoni. Pour lui, le marché c’est au Burundi. Et il tient à s’en expliquer : « Il y a une bonne décortiqueuse. Tout mon capital production est venu du Burundi : toutes les étapes ont ainsi été financées. En contrepartie, je leur livre le paddy. Le créditeur c’est le propriétaire de la décortiqueuse. Après décorticage, il donne l’argent au prix du marché et je rembourse la dette ». Et avant de récolter le précieux paddy, Mahimba doit d’abord lutter contre les oiseaux ravageurs. « Je m’occupe d’une partie du champ, et l’autre partie est sous la responsabilité d’un travailleur occasionnel. Je lui ai donné 100 mille francs burundais. Il y a aussi la lutte contre les hippopotames. Celle-ci est de 150 mille francs burundais minimum. Ça peut aller jusqu’à 200 mille francs burundais. Mais je le fais moi-même pour limiter les dépenses. J’érige une haie puis j’y passe nuit, aux aguets ! », lâche-t-il.

« Comment votre créditeur fait-il pour tirer profit de cela ? », lui demande-je. «,* C’est avec le son de riz notamment pour en faire un aliment pour bétail »*, répond-il. J’enchaine : « Et pourquoi ne pas vendre aux congolais, par esprit patriotique ? » Mahimba tient à éclaircir : « Avec les congolais, c’est une autre histoire, du vol qualifié. Primo, le crédit qu’on me fait localement à Uvira par exemple, c’est pour une durée quelconque. Dépassé le délai, les intérêts entrent en compte. Le délai sans intérêts, c’est 4 mois. L’intérêt est de 3 dollars par mois comme le demandent les cambistes. Le crédit, c’est 50 à 100 dollars en moyenne. Secundo, les propriétaires des décortiqueuses au Congo nous font un vol. pour eux, le sac de paddy ce n’est pas 100 kilogrammes : tu dois ajouter 25 kilos ! J’ai fait les calculs et je me suis dit que c’est du vol en plein jour. C’est pourquoi j’ai décidé de me tourner vers les burundais. Mais j’espère ne pas rester dans cette dépendance envers les créditeurs burundais ou congolais. Les choses changent et je compte bien atteindre l’autonomie en tant que riziculteur professionnel ».

Les questions se bousculent dans ma tête. Comment se fait la vente groupée dans votre coopérative ? « Le marché ? La coopérative n’a pas les moyens pour acheter le paddy des membres. Du coup, la vente se fait uniquement au niveau individuel », tranche Mahimba.

Comment se fait la gestion des revenus après la vente du riz ? C’est Kudetwa Nalutangula, père de 10 enfants et propriétaire de 2 hectares de riz à Kilomoni, qui répond : « La production est entreposée chez COOPAMAK. Puis on discute avec mon épouse et les enfants de la suite à donner. Une partie sert pour les dépenses de ma femme, une deuxième partie pour la scolarisation des enfants, une autre pour les besoins vitaux de consommation et les semences. »

« Augmentation des productions grâce aux coopératives »

Muzirigera Butega Victoire est l’inspecteur du développement rural en territoire d’Uvira. Selon lui, le développement dans la zone a régressé par manque de collaboration verticale (agents et supérieurs) et horizontale entre agents étatiques et partenaires sur terrain. « C’est rare de voir les partenaires venir sur terrain et nous contacter. Ce qui fait que l’on ne sait pas ce qu’ils ont dit ou fait avec les paysans », affirme-t-il avant de dégainer : « Beaucoup de coopératives ne font même pas d’assemblées générales, elles n’ont même pas d’actes juridiques, d’autres encore ne sont même pas visibles sur terrain. Les coopératives ne font pas de rapports à nos services ». Inquiétude ? « En cas de défaillance ou mauvaise gestion, que vont devenir les machines et autres entrepôts ? Le manque de collaboration est le soubassement de cette inquiétude », pince-t-il avant de noter, côté positif : « Il y a eu une augmentation des productions grâce aux coopératives. Mais les pluies viennent souvent envahir le riz, notamment à Kilomoni. Les riziculteurs allaient enfin commencer à toucher les dividendes de leurs produits avec la hausse du prix sur le marché. »

Leadership féminin promis à un bel avenir

Aucune femme n’est aux commandes d’une coopérative dans la plaine de la Ruzizi. Pour autant, le leadership féminin commence à écrire sa propre histoire. Parmi ces rizicultrices qui portent le flambeau, Béatrice Bitema. Membre de la COOPAMAK, elle cultive à Kilomoni. Le chemin a été long, dit-elle : « Avant, les femmes se cachaient et ne parlaient pas. Aujourd’hui, les femmes délient leurs langues. Avant, ce sont les hommes seuls qui géraient les revenus de riziculture. L’homme allait seul au champ, fait tout le travail seul, s’occupe de la vente et gère seul l’argent. Aujourd’hui, les choses changent ». Les femmes sont dans le secteur du riz mais nombreuses sont veuves. À ce titre, elles détiennent des étendues de terre comme les hommes : un, deux, trois hectares. Et elles gèrent toutes les ressources y afférentes. Mais ce n’est pas toujours facile. « Je dispose d’un champ d’un hectare et demi. J’y cultive du riz depuis 1997. C’est difficile de travailler quand on est veuve. Les enfants demandent l’argent pour frais scolaires alors que l’on a besoin d’argent pour faire les champs. Tu choisis d’investir dans les champs, puis les questions météo passent par là et ton investissement tombe à l’eau. Et là, tu te demandes sérieusement si ce n’était pas bon de donner cet argent aux enfants pour leurs études. Patience, endurance et il faut recommencer à zéro », explique cette femme.

Rares sont les femmes mariées propriétaires des champs de riz. Chakupewa Jumapili est la vice-présidente la coopérative ADPA depuis mai 2016. Cultivant le riz à Rurambira-Bwegera, elle tient à retracer son parcours : « Avant, je louais des champs d’autrui, souvent moins d’un demi-hectare. Aujourd’hui, je dispose d’un champ qui m’appartient. J’ai construit ma maison grâce au riz ». Motivation pour intégrer le conseil d’administration de sa coopérative ? Elle tranche sans rire : « Me mettre au service des autres ».

Servir les autres. Au bureau, comme aux champs. Pour produire le riz apprécié par nombreux congolais qui en connaissent un rayon. Comme les enseignants de l’institut Saint Jean de Kamanyola qui passent commande à la COOPABA. Galaka Tegeka Fidèle, préfet des études de cette école catholique : « Le prix est passable et le riz est de bonne qualité ». Le chef de poste de la direction générale des migrations, DGM-Kamanyola, passe régulièrement commande du riz chez ADPA à Luvungi pour nourrir sa famille restée à Bukavu. Misangi Musabila Joseph encourage d’autres congolais à consommer congolais par sursaut patriotique : « La question alimentaire est une question éminemment politique ».