Les riziculteurs congolais à la conquête du marché local

Les riziculteurs congolais à la conquête du marché local

Huit coopératives rizicoles de la vallée de la Ruzizi unissent leurs forces et gagnent les cœurs des goûteurs de bière et des amateurs de riz

Qu’y a-t-il d’indispensable dans la vie sociale de beaucoup de Congolais ? Une bonne bière, bien sûr ! La brasserie Bralima possède une implantation à Bukavu, la capitale du Sud-Kivu. Les ingrédients de leur Primus sont inscrits sur l’étiquette : eau, malt, houblon, sucre et ... riz. Jusqu’il y a une dizaine d’années, la grande majorité de ce riz était importée d’Asie par des commerçants pakistanais. En 1996, après la grande guerre, Bralima a décidé d’acheter le plus possible de riz aux cultivateurs de la région. Pour ce faire, la brasserie a fait appel à ces mêmes commerçants pakistanais, qui possèdent les entrepôts de stockage et le capital, qu’ils donnent à des intermédiaires sous forme de crédit pour pouvoir acheter le riz aux cultivateurs. L’objectif de la brasserie est d’acheter 100 % de son riz localement.

Mais tout le riz ne sert pas à brasser de la bière. Le riz figure aussi au menu quotidien de nombreux Congolais. Le marché est donc vaste, surtout à Bukavu. Les consommateurs préfèrent le riz frais local, à condition qu’il soit bon et abordable. Actuellement, ils achètent toutefois principalement du riz importé notamment du Pakistan et de la Tanzanie voisine. « Le riz pakistanais est souvent vieux de plusieurs années quand il arrive ici », affirme Ketal, directeur du grossiste DATCO à Bukavu. « Nous nous tournons donc de plus en plus vers le riz tanzanien depuis quelques années, mais dans l’absolu nous préférerions acheter le riz cultivé ici. »

Voilà qui laisse entrevoir des possibilités pour les petits cultivateurs de la région. Depuis 2011 VECO soutient des petites coopératives de riziculteurs et rizicultrices dans la plaine de Ruzizi, une vaste étendue parfaitement adaptée à la culture du riz, à la frontière rwandaise et burundaise. Ces cultivateurs peuvent commercialiser le riz de Ruzizi à la condition qu’il soit de qualité équivalente au riz importé : bien emballé, sans trop de grains brisés et sans cailloux ni sable.

(photos: Isabel Corthier)

Avant d’en arriver là, il y a encore beaucoup de travail à faire, et pas seulement en termes d’augmentation de la productivité ou d’amélioration de la qualité : avant tout, les coopératives paysannes doivent se transformer en entreprises de production de riz. La région de Ruzizi a connu de nombreux afflux de réfugiés rwandais et congolais au cours des dernières décennies. Beaucoup d’organisations humanitaires et autres ONG ont donc mis en place des activités dans la région, et leur présence de longue date a habitué la population locale à l’aide venue de l’étranger. Différentes organisations paysannes ont été créées pour recevoir l’aide externe. Même si certaines d’entre elles fournissent des services utiles à leurs membres (des formations, par exemple), elles ne parviennent pas à fonctionner de manière autonome quand le soutien étranger vient à son terme.

VECO a sélectionné huit coopératives de riziculteurs ayant, ensemble, le potentiel pour approvisionner le marché local en riz de qualité en retirant un revenu intéressant. Actuellement, la culture d’un hectare de rizières rapporte environ 2250 euros par an, mais en coûte environ 2000. Et beaucoup de riziculteurs ne cultivent qu’un quart d’hectare.

Défis

  • Les équipes de gestion de certaines coopératives ont l’habitude de mener des projets financés par des aides venues de l’étranger. L’objectif d’une coopérative est pourtant de générer des bénéfices pour ses membres, mais les conseils d'administration pensent rarement en termes de rentabilité de leurs activités et ne savent pas assez comment fonctionne le marché du riz, qui en sont les acteurs, comment les prix sont fixés. La transformation des organisations paysannes en coopératives commerciales est le plus grand défi et la condition première pour garantir la durabilité de leurs activités.
  • Beaucoup de membres des coopératives, les femmes surtout, ne sont jamais allés à l’école et ne savent donc ni lire ni écrire. Elles ne comprennent généralement pas les rouages du fonctionnement d’une coopérative. Quel est le rôle du conseil d’administration ? Quels sont les points importants d’une négociation commerciale ? Quelle est la différence entre les cotisations des membres et les bénéfices ? Etc.
  • Le rendement par hectare est faible. L’utilisation de meilleures variétés de riz, la fertilisation correcte des sols et l’application des techniques de production adéquates pourraient accroître ce rendement. Il y a un manque de connaissance des nouvelles techniques telles que la gestion intégrée de la fertilité du sol et le système de riziculture intensive. Les canaux d’irrigation date de l’époque belge et ne sont pas réhabilité pour certains périmètre. À la frontière burundaise, la coopérative COOPAMAK rencontre des problèmes avec les hippopotames qui détruisent les rizières et ravagent les cultures.
  • Au debut d’une saison agricole, il faut planifier toute une série de choses. Certains clients souhaitent-ils acheter un certain volume d’une certaine variété ? Y-a-t-il suffisamment de semences de cette variété particulière ? Où pouvons-nous en acheter ensemble ? Combien d’hectares chaque cultivateur va-t-il ensemencer et quel rendement doit-il en attendre ? Où peut-on obtenir un prêt pour acheter la récolte ? Etc. Les coopératives n’ont pas de vue d’ensemble du rendement escompté en fin de saison et ne font pas de planification de production.
  • Il y a peu d’espaces de stockage pour entreposer le riz de manière sécurisée.

Nous stockons le riz dans nos maisons, ce qui n’est pas idéal car les rats s’introduisent dans les sacs. Sans compter les jalousies que cela crée chez les voisins : tout le monde sait quand les sacs de riz sont vendus, donc quand nous avons de l’argent

Bea cultivatrice de riz
  • Comme il n’y a pratiquement aucun endroit où sécher le riz de façon hygiénique, cela se fait généralement à la maison, sur des grandes feuilles de plastique.
  • Une partie des rizières de la coopérative ADPA se trouve de l’autre côté de la rivière. Les sacs de riz doivent être transportés à vélo ou à pied à travers la rivière, sachant que le riz humide moisit évidemment très vite.
  • Les petites décortiqueuses le riz ne donnent jamais un riz de qualité car elles brisent facilement les grains, donnant comme résultat est un riz éclaté qui n’est acheté que par les personnes qui ne peuvent se permettre un riz de qualité et par la brasserie Bralima. Mais même Bralima n’achète que le riz dont le taux de brisure ne dépasse pas 30 %.
  • Une seule coopérative (ADPA) conclut régulièrement des contrats de livraison de gros volumes de riz. Les sept autres n’ont aucune expérience de vente collective du riz de leurs membres.
  • Une coopérative a besoin de capital pour acheter le riz de ses membres et le transporter jusqu’au lieu d’entreposage où il sera transformé (décortiquer) en conditionné. Les fournisseurs de crédit sont difficiles à trouver et exigent une garantie qui couvre le montant du crédit. Il est donc particulièrement difficile pour les coopératives qui ne possèdent pas leurs terres ou leurs entrepôts d’entrer en ligne de compte pour des crédits.

Stratégies

  • Accompagner les coopératives afin qu’elles comprennent mieux le rôle de chaque organe de direction et ce que sont une comptabilité transparente et une direction démocratique et transparente. Conseiller les coopératives concernant les documents légaux que toutes les coopératives doivent posséder pour exercer leurs activités légalement. Expliquer aux membres comment les décisions sont prises, ce qu’ils peuvent attendre de la gestion quotidienne de la coopérative, et quel est leur rôle. En fin de compte, les coopératives doivent fonctionner de façon indépendante en suivant un plan d’affaires.
  • Au lieu d’équiper chaque coopérative d’une petite décortiqueuse, nous optons pour la création de deux grandes entreprises de transformation et de commercialisation. Celles-ci pourront transformer tout le riz de la région et seront équipées de machines très performantes qui peuvent décortiquer le riz dans briser les grains (taux de brisure inférieur à 10 %). C’est aussi là qu’aura lieu le conditionnement. Les coopératives soutenues par VECO seront fournisseurs de ces entreprises de transformation, au même titre que d’autres coopératives.
  • Mise en place de nouvelles structures : création d’une Union des coopératives productrices de riz et d’un bureau responsable de la vente, liés aux deux entreprises de transformation.

L’union fait la force. Voilà notre devise pour conquérir le marché du riz.

Etienne Mayenga Mvula Gérant COOPABA
  • Cofinancement d’une série d’investissements : entrepôts et dalles de béton pour sécher le riz, installation de deux machines performantes pour peler et trier le riz. Les coopératives prennent systématiquement 50 % des coûts à leur charge, de manière à s’en voir comme copropriétaires.
  • Les consommateurs préfèrent le riz aromatique, mais celui-ci est plus difficile à cultiver car il est plus vulnérable aux maladies et plus au goût des rats. Les coûts de production de ce riz sont donc plus élevés, ce qui accroît le prix du marché. Comme la population moyenne de l’est du Congo n’a pas les moyens d’acheter du riz cher, nous choisissons de miser dans une première phase sur un riz de qualité non aromatique. Nous ferons des tests avec du riz aromatique dans une seconde phase. Nous collaborons pour ce faire avec des organismes de recherche (notamment le Service national des Semences).
  • Participer à la recherche de capital de travail pour les huit coopératives et les deux entreprises de transformation, afin que le riz puisse être acheté chez les producteurs.
  • Contribuer à donner aux femmes un pouvoir de décision au sein des coopératives et à mettre en place une meilleure répartition des tâches et des recettes.

VECO appuie huit coopératives rizicoles dans la plaine de la Ruzizi:

  • ADPA: Acteurs de developpement des paysans Agriculteurs
  • COOPABA: Coopérative agricole pour la commercialisation performante des aliments de base
  • COOPATU: Coopérative agricole Tuungane
  • COOPAMAK: Coopérative agricole Mashaka de Kilomoni
  • COOPRAD: Coopérative agricole pour la promotion de l'agriculture et le développement.
  • COOSOPRODA: Coopérative agricole de solidarité pour la production des denrés alimentaires
  • COOPASA: Coopérative agricole de Sange

Elles comptent au total 639 membres (398 hommes et 241 femmes).

Certaines familles cultivent le riz, d’autres pas. La différence se marque sur les enfants : les premiers sont mieux nourris, car leur famille a plus d’argent pour acheter à manger. De plus en plus de membres de notre coopérative construisent aussi une maison en dur.

  • Grâce à des formations, le rendement moyen d’une grande partie des rizières est passé de 1,5 tonnes par hectare à 4 à 6 tonnes, en fonction de la région où se situent ces rizières. Dessablage du bassin de COOSOPRODA, ce qui a permis d’utiliser 100 hectares de nouvelles rizières.

  • La plupart des coopératives achètent leurs fertilisants et leurs semences ensemble. Cet achat groupé fait baisser les coûts pour les cultivateurs à l’entame de la saison agricole.

  • Cinq entrepôts ont été construits pour stocker le riz, un entrepôt est encore en construction. Les coopératives prennent à leur charge la moitié des coûts, VECO (maintenant Rikolto) l’autre moitié. Une aire de séchage en beton été construite à côté des entrepôts (voir photo de groupe ci-dessous) pour y sécher le riz.

  • Les trois dernières années, ADPA a livré successivement 400, 650 et 700 tonnes de riz à Bralima, ce qui représente 32,5 % du volume total acheté par la brasserie. ADPA a réussi à convaincre un organisme de crédit de mettre des fonds à sa disposition pour acheter et rassembler le riz de ses membres, et a ainsi acquis de l’expérience en matière de négociations de prix, de conclusion de contrats, etc.

  • Des machines performantes et un nouvel entrepôt ont été installés chez COOPABA et ADPA. Les deux organisations ont pris à leur charge 50 % des coûts. Actuellement, les machines sont toujours gérées par les coopératives. Par la suite, l’objectif est de rendre ces usines de transformation indépendantes.

  • L’Union des coopératives productrices de riz a été créée en 2015. Cet organe calcule l’offre totale de riz qui sera disponible à la prochaine récolte, c’est-à-dire le nombre de tonnes de telle ou telle variété qui seront mises sur le marché à tel ou tel moment. Un comité de vente a été installé fin 2016. À l’avenir, ce comité cherchera des marchés pour écouler la production et négociera les prix.

  • 40 % des membres des coopératives rizicoles sont des femmes. Dans les organes de direction, les femmes restent toutefois trop peu représentées.

  • Diverses formations ont été données pour faire de ces coopératives des entreprises solides. Certaines organisations ont fait d’énormes progrès, d’autres ont encore du travail devant elles pour changer les mentalités.

J’ai appris une nouvelle manière de cultiver le riz. Au début, mes voisins se moquaient de moi, car cette technique prescrit de repiquer une seule tige. Mais j’ai maintenant un bien meilleur rendement que les rizières de mes voisins. Maintenant, ils sont jaloux.

Elise Nyandinda ancienne ministre provinciale redevenue rizicultrice

Coopération Belge au Développement